DES CHÂTEAUX EN ESPAGNE

vidéo NADA de mounir fatmi à LOOP, Barcelone, du 20 au 22 novembre

mounir fatmi, vidéo NADA présentée à LOOP, Barcelone par galerie Analix Forever Genève

 

Visiter une édition de la foire LOOP c’est avant tout visiter un hôtel. Cette année encore le salon s’est installé dans le luxueux hôtel Almanac à proximité des Ramblas. Comme à chaque fois que j’entre dans un établissement vaste et rupin, je recherche sur la carte s’il existe une chambre 237, en piètre amateur de Shining, mais aussi en visiteur curieux d’un événement qui se déroule au sein d’un grand établissement hôtelier mêlant le luxe « assisté » à la création contemporaine. Si j’ai bien croisé des jumelles dans le grand hôtel barcelonais, celui-ci ne possède pas de chambre 237, ni de baignoire inquiétante.

Visiter un hôtel qui prend le tour d’une foire vidéo c’est également visiter des cages d’escaliers. En signe d’humilité, le critique laisse les ascenseurs aux collectionneurs, conscience de classe oblige. De fait, il s’agit souvent d’une question d’âge également mais aussi en ancien khâgneux j’ai toujours au fond de moi une passion pour les montées d’escalier, entre échelle sociale et amours infidèles. Le travail par montage, par assemblage d’images, de récits et de pratiques trouve évidemment un écho particulier dans un événement consacré à l’image en mouvement. Les châteaux en Espagne se fabriquent par ajouts successifs, par échos et par rémanence, et cela même dans une capitale catalane, autoproclamée, qui voudrait faire chambre à part.

Cette édition 2018 du salon barcelonais est marquée, comme depuis plusieurs années, par une grande disparité géographique. Ce phénomène global contredit la dimension locale du Festival, comme nous l’avons évoqué dans le précédent chapitre consacré au paradoxe glocal de LOOP. Le phénomène est particulièrement marquant dans le cadre de la représentation nationale de l’évènement puisque quatre galeries espagnoles sont présentes dont seulement trois barcelonaises. Phénomène intéressant s’il en est, il témoigne aussi d’une grande hétérogénéité des travaux dans leur appréciation. Plusieurs vidéos sont de fait d’une qualité médiocre ce qui est difficilement concevable dans l’atmosphère feutrée en présence, et ce au regard de la qualité réelle des moyens de projection qui sont de mises aujourd’hui. Celles-ci ne sont malheureusement pas le fait de travaux précisément réalisés avec une pauvreté de moyen, comme nous y reviendrons plus bas, mais bien d’une négligence dans leur présentation laquelle se fait préjudiciable. Un rapide premier tour de la foire LOOP laisse entrevoir la faible présence d’un engagement politique, et ce dans une égale répartition territoriale comme dans l’appréciation globale. De la même manière, les nombreux enjeux sociaux des pays dits « du nord » ne sont que très faiblement présents. La vidéo est, en l’état, largement présentée comme un média contemplatif ou narratif arguant une dimension auratique à l’image-mouvement, laquelle serait aujourd’hui renvoyée à une qualité 4K, consultable dans des fauteuils club comme sur des lits douillets mais donnant la plupart du temps un sentiment de manque tant dans le propos que pour le spectateur. 

Néanmoins, si une lecture globale du projet montre de prime abord certaines faiblesses, ou une pauvreté du récit, celle-ci donne un écho particulièrement retentissant à quelques Premières (selon le terme utilisé par LOOP pour désigner des travaux présentés en exclusivité) ou des redécouvertes majeures particulièrement enrichissantes.

Nous montons donc un premier étage, sans le snobisme propre à Solal mais dans le même plaisir de cette attente et nous ouvrons quelques premières portes, avec l’accueil qui est de mise dans la débonnaire ville portuaire, et cela avec le plaisir des accents multiples. En prélude à tout anneau, dont le ring est de rigueur, la chambre 103 nous permet de découvrir le travail de Derek Kreckler (Australie, 1952) présenté par la Galerie berlinoise Jarvis Dooney. La vidéo Bicycle Race (1978) est réalisée par l’artiste australien sous le signe d’une triple mise en relation de l’action, du temps et d’un concept comme cela est annoncé par l’artiste lui-même. Après avoir versé 25 kg de farine pour dessiner les courbes d’un circuit, le vidéaste fait rouler un groupe de 14 cyclistes sur le modèle d’une double spirale. Les participants évoluent lentement avec l’élégance et les shorts de l’époque et ces derniers commencent à suivre le tracé et les risques encourus.

Plus en avant, ce projet de l’artiste permet également de propulser la prise de risques et de chute au rang d’un humour potache. La contrainte que celui-ci génère autour de ceux qui le prennent instruit la question ouverte de la mise en danger dans la performance. Si nous sommes devant cette vidéo relativement amusés par l’enjeu d’une course de vélos sur de la poudre de blé, il en ressort aussi un travail conceptuel sur la difficulté, comment celle-ci fonctionne par ajouts successifs depuis un unique cycliste jusqu’à l’inconnu d’un espace plein puisque le circuit étroit est mis en place dans une arrière-cour réduite. C’est dans l’inconnu d’un travail sans filet, par la simple concordance d’une matière (la farine) et d’une pratique (le vélo) générant un trouble mais aussi une activité collective perturbée que la sincérité de l’expérience performative et artistique fonctionne, dans la concordance et l’impulsivité de ces procédés qui laissent exploser et apparaitre les corps et les mouvements dans leur fragilité.

L’une des plus belles surprises de la Foire LOOP 2018 vient probablement de la chambre 115 et de la vidéo de mounir fatmi présentée par la galerie Analix Forever. Nada est une vidéo fleuve non pas dans sa durée mais dans l’entièreté et la complexité du travail proposé. Dans un montage qui n’est pas sans rappeler les Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, l’artiste marocain propose une œuvre-monde depuis les ravages de la guerre jusqu’à la mystique de la création. À l’inverse du titre proposé par l’auteur, l’œuvre est riche d’un ensemble qui emmène le spectateur dans une puissante réflexion sur l’art de faire et les auteurs à travers notamment la figure du peintre Goya et de sa série de gravures Les Désastres de la Guerre (1810-1815). La présence des mains de l’artiste, modifiant et activant sa propre voix (comme celle d’un autre) fait ici de mounir fatmi le double démiurge de sa production. L’artiste n’utilise dans Nada quasiment que des images extérieures, puisées dans les multiples sources que la période contemporaine nous offre. De fait, dans ce travail, l’artiste mélange les époques, mélange les images et mélange les montages. Le fichu montage si souvent critiqué par les vidéastes prend ici toute sa teneur, fonctionnant comme un alter ego de l’auteur, comme un autre en liberté. Il alimente l’image et nous laisse percevoir ses enjeux, ses départs mais aussi ses ratés. Fonctionnant comme une vidéo en cours, Nada, dance with the dead, s’exprime par citation, à la manière d’un travail esseulé et puissant, d’un créateur abandonné devant une page blanche qu’il laisse aux paroles qui le hantent, pour mieux nous les transmettre.

Les interstices des couloirs de l’hôtel se prolongent avec circularité, ils nous bordent encore de part et d’autre, comme un autre écrin de l’écran. Après plusieurs chambres successives, succédés, nous trouvons une nouvelle course, dans la chambre 113 avec le travail d’Andrea Galvani (1973, Italie) présenté par la galerie The Ryder Projects de Londres. En présence : une course contre le soleil présentée de face. Sa marchande, disserte, nous expose le projet réalisé sur 13 minutes, suivre la course du soleil, de face, sans que celui-ci ne laisse paraître le moindre mouvement. Un projet icarien de se rapprocher du tout, tandis que sans cesse il échappe. La séquence, tout en démesure, est réalisée à l’aide d’un véhicule supersonique dont la propulsion et le tracé se reflètent dans les nuages en dévers. L’œuvre s’intitule The end, laquelle ne viendra pas, elle nous immerge à la vitesse du son en contre-jour dans une agréable course effrénée.

Les escaliers, de nouveau, pour atteindre l’étage suivant. De coursives en placards, l’hôtel Almanac révèle en cette période de milieu d’automne de multiples secrets. Nous croisons à cette occasion les membres du staff LOOP, nombreux, et toujours très prévenants, agissant avec humour, ce qui est parfois appréciable. Au détour d’une chambre l’installation de Désiré Dolron (1963, Pays-Bas) attire le regard par l’embrasure de la porte. Présentée par la Galerie néerlandaise HE.RO basée à Amsterdam le travail est le parfait exemple du penchant contemplatif de la vidéo contemporaine. Un vol d’étourneau est recréé avec le soutien d’une intelligence artificielle pour envahir et disparaître de l’écran. Oeuvre parfaite pour être appréciée dans un cadre nuptial, elle nous donne l’opportunité hypnotique de l’aléatoire avec ses conséquences. Un temps court géré à la manière d’une période chaque fois renouvelée. C’est comme admirer autrement un coucher de soleil sans être installé dans un avion supersonique. Le temps semble alors nous échapper dans la beauté de ce geste artistique co-construit avec un ordinateur. De multiples images et idées viennent en tête en regardant un travail sans fin. Les escaliers de nouveau, il faut faire des allers-retours comme pour reprendre son souffle dans le rythme effréné des œuvres à voir et à apprécier. Je sors pour respirer et la nuit barcelonaise bat son plein.

À 16 heures le lendemain, tout de frais et suivant la notice, je reprenais cette visite là où je l’avais laissé à l’étage. Une galeriste iranienne m’avait déjà laissé interdit la veille par ses choix et la puissance de son engagement pour la création locale. Je décidais donc de commencer par là. La vidéo de Parisa Aminolahi (Iran, 1978) présentée par AG Galerie, basée à Téhéran, contient une grande poésie parfois maladroite. Poétique et littéral le travail d’Aminolahi est d’abord défini dans la présentation de ce jeune couple détruit par la distance tant économique que familiale. La jeune femme laissée à l’abandon s’enferme dans de nombreuses période de sommeil qui finissent par la « dévorer » symboliquement.

Il me fallait donc monter de nouveau d’un étage, et donc se retirer une nouvelle fois pour aller plus haut, survivre au drame de la toile cirée de l’habitude et cela par ces escaliers difficiles. Et c’est effectivement au troisième étage que nous parvenons à l’essentiel de la sélection. Passé le risque de la 237 je rejoignais les trois étapes qui allaient donner corps à cette formidable aventure. La sélection de LOOP trouve dans cette ultime étape une singularité et une approche toute particulière. À commencer par la découverte majeure du travail de l’artiste Sam Austen (Angleterre, 1986) présenté par la Cob Gallery basée à Londres. L’artiste s’appuie, dans la vidéo Run ! for the present (2017) sur l’univers visuel de la science-fiction comme sur le surréalisme. Difficilement descriptible, la démarche d’Austen travaille l’image pour lui donner corps mais aussi matière. L’oeuvre se divise en 6 chapitres distincts et , reprenant l’injonction du titre Run ! l’artiste nous propulse dans un délire psychédélique survitaminé qui n’est pas sans rappeler la période Kandor 15 ou Devil’s door de Mike Kelley. Courir, c’est en effet se soumettre à l’impératif du présent, à la paranoïa qui peut l’accompagner, mais c’est aussi, de l’injonction à son retournement, s’éloigner pour mieux subir. La multiplicité des histoires et la perfection décousue du récit de Sam Austen permettent un voyage immobile aux images récurrentes et aux flux mécontemporains à l’aspect délicatement désuet.

Plus loin, la chambre 305 révèle la clef de voûte du château espagnol. La galerie Hongroise Ani Molnàr permet aux jeunes visiteurs de LOOP de découvrir le travail de Péter Forgàcs (Hongrie, 1950) peu présenté ces dernières années en Europe. La vidéo Venom – A Diva in Exile est présentée en première et réalisée en 2018. Travaillant de nouveau par montage et par citations, l’artiste s’appuie sur l’ouvrage éponyme rédigé par Zsofia Ban’s et entremêle l’histoire de Katalin Karàdy actrice et chanteuse contrainte à l’exil dans les années 50 avec les images du père de Ban réalisées durant la même période au Brésil. Du travail de narration et de citation émerge le sentiment d’une nostalgie puissante entre réflexivité et interprétation. L’oeuvre agit à la manière d’une troisième mémoire et permet au spectateur de penser par strates depuis le récit auquel s’ajoute dans un second temps les images d’archives et enfin l’interprétation. Il s’agit également, dans ce travail, de voir la transition entre un souvenir et la certitude face à la réalité historique.

À la nuit tombée, au sortir de la Foire et une fois l’hôtel dans le dos et les souvenirs devant soi, persiste le sentiment d’un discours interrompu. Si les enjeux actuels de la création vidéo sont de toute évidence présents à LOOP, la présentation et l’uniformisation de ce médium dans le cadre d’une foire ne laissent que peu d’occasions d’interroger sa pratique, même dans le cadre singulier d’un hôtel. Au gré d’une conversation avec un galeriste nous évoquions la difficulté des acquisitions vidéo auprès des institutions publiques en France. Il me revient en approchant des Ramblas, cette phrase de Marcel Broodthaers, « Je ne crois pas au film, ni à aucune autre forme d’art. Je ne crois à pas à l’oeuvre unique, ni à l’artiste. Je crois aux phénomènes et aux événements, et aux hommes qui partagent leurs idées. » Vaste certes, et puis je suis déjà parti de toute façon. Et penser à ce que l’on aurait pu dire après coup, cela s’appelle l’esprit d’escalier.

Léo Guy-Denarcy

 

Run!! For The Present (still) - Copyright Sam Austen 2017
Run!! For The Present (still) – Copyright Sam Austen 2017

 

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