LE PARADOXE GLOCAL DE LOOP

Marion Balac, Feels, 2018. Reial Cercle. LOOP Barcelona

Marion Balac, Feels, 2018. Reial Cercle. Tous droits réservés

 

Certaines étapes d’un parcours professionnel et d’une vie personnelle sont l’occasion de découvrir autrement un écosystème artistique local. C’est l’opportunité qui est la mienne cette semaine en me rendant à LOOP, foire barcelonaise semi-légendaire de la vidéo comme art contemporain, à moins qu’il ne s’agisse, à l’inverse, de l’art contemporain se faisant vidéo. La foire catalane a aujourd’hui 15 ans. L’adolescente vit maintenant accompagnée de son Festival, tout en images, et dispersé dans la ville. À la veille de l’ouverture de la Foire, la manifestation est d’ores et déjà lancée et nous nous projetons dès demain à sa découverte.

L’édition 2018 du festival LOOP s’organise autour de trois mots, Produce, produce, produced. Mise en scène par la directrice artistique italienne Carolina Ciuti et le catalan Xavier Acarin, cette nouvelle édition au titre marxiste-masochiste nous conduit, sous la plume de ses créateurs, à une réflexion contemporaine sur l’innovation et l’économie de marché, entre problématique artistique internationale et considération régionale. 

Le programme général de LOOP est divisé en deux parties : le Festival qui se tient du 12 au 22 novembre et la Foire (avec ses symposium) qui a lieu du 20 au 22 novembre. Le Festival qui siège au Reial Cercle Artistic, met en avant plusieurs coopérations internationales : la Serpentine Galleries de Londres, le CNAP en France ou encore la Hans Nefkens Foundation. De manière concomitante, le Festival promeut un regard sur les origines de l’art vidéo espagnol (en soutenant notamment la jeune génération de vidéastes catalans) au Musée d’Histoire de Catalogne, au Musée d’Histoire de Barcelone et au Musée National Catalan. Les deux dimensions géographiques sont ici réunies autour de la question politique du producere grec signifiant « faire advenir », comme l’expriment les deux directeurs artistiques de la manifestation. Et de continuer, « cette obsession persistante pour la production hystérique – qui va bien au-delà d’Internet et de ses lointaines extensions, en tant que caractéristique intrinsèque du capitalisme récent et des idéologies néolibérales – pose ensuite des questions importantes sur la nature de la relation entre le producteur et le produit : qu’ils soient subalternes ou antagonistes. » 

Serions-nous, au cœur de cette Catalogne résistante (sic) dans une expression révoltée des corps ? L’avenir nous le dira en découvrant les différentes propositions. Si le résultat d’une telle entreprise est nécessairement lacunaire, le propos des commissaires est politiquement fort, à l’image de ces quelques lignes qui accompagnent la présentation de l’exposition : 

« Dans notre contexte instable, où la mondialisation néolibérale est dépassée par les dérives autoritaires et l’accélération technologique, l’intelligence artificielle et le changement climatique remettent en question la position de l’homme dans le monde ; les corps et les sujets apparaissent comme des champs de bataille de signification commerciale et politique. » À cette vaste interrogation politique deleuzio-guattarienne, nous serions invités à pénétrer les espaces striés permettant à la crise de se faire corps à la frontière des Ramblas. 

Le titre de ce premier article à propos de la Foire Loop est emprunté à l’article de l’historienne de l’art Marie-Laure Allain Bonilla « Le paradoxe glocal des Biennales » publié par la revue 2.0.1 en 2009. L’auteure explore, dans cette contribution, la nécessaire ouverture du marché de l’art (ou de l’économie en général) vers des projets artistiques de nations périphériques et ce en travaillant par singularité, par évènements et également par la mise en réseau de problématiques artistiques. Le fait est que ces questions curatoriales reprennent largement les interrogations propres à un évènement comme LOOP mais répondent également aux exigences néo-liberales qui sont le sujet du Festival. Sans mauvais jeu de mots ; à LOOP, la boucle est-elle bouclée ? 

Prolongeant l’exploration du propos artistique des commissaires du Festival, ces derniers ont également la volonté d’interroger les modes de production : Everything connected by two essential underlying questions: “How do we produce?” and “How are we produced.” Si cette interrogation a la possibilité de rejoindre la réalité d’une œuvre, d’une exposition ou plus largement de la sphère de production, c’est qu’elle rencontre de fait l’écosystème plus large de la création et de la complexité de ses enjeux. LOOP n’est-ce pas la rencontre d’un festival vidéo, d’une série de conférences interprofessionnelles et d’une foire. 

Trois champs distincts de la production artistique qui sont aujourd’hui, chacun à leur niveau, encensés par les professionnels de la profession : une proposition artistique, un symposium curatorial et le Marché, incarné par la Foire vidéo la plus importante d’Europe. Il s’agit alors, pour les organisateurs, de justifier l’évènement à la fois sur le plan régional, national et international, à l’image des galeries présentes et des intervenants. Les contributions de la foire LOOP, comme la démarche proprement militante qui est affichée dès le communiqué de presse du Festival, viennent alors s’hybrider aux enjeux mêmes des territoires artistiques qui sont supposés être abordés. Cet hybridation même, plus théorique qu’appliquée en général dans le champ actuel de l’art, devrait se révéler dans les approches, dans les pratiques artistiques, dans les territoires et les populations sensibilisés. 

Néanmoins, la question d’un paradoxe « glocal » pour LOOP tient aussi dans la localisation inhérente du projet catalan. Celle-ci se déroule en miroir d’un projet global d’appréciation du travail vidéo et de sa publicité comme de sa reconnaissance. En effet, la présentation d’œuvres vidéo a longtemps été le parent pauvre des foires d’art contemporain. Les secteurs Vidéocube à la Foire internationale d’art contemporain (Fiac) à Paris ou Black Box au sein du Salon madrilène ARCO se sont révélés historiquement et artistiquement décevants. 

Alors, si la chambre noire appartient à la photographie, l’art vidéo s’octroie, cette année comme les précédentes, des chambres de luxe. Dans le cadre de la foire LOOP, l’Hôtel Almanac invite trois jours durant 42 galeries en ses murs. Particularité : les vidéos d’art s’offrent, chambres ouvertes, à tout regard extérieur pendant la durée de la foire. Chaque galerie sélectionnée a pris possession d’une chambre, aménagée avec ses particularités liées à la projection. Une seule contrainte s’impose depuis 2003 : que l’exposition ait lieu dans la pièce principale. Mais la salle de bain peut aussi être utilisée comme aire de projection additionnelle, cela s’est déjà vue. Confortablement installé ou allongé sur le lit, c’est un regard calme et relaxé qui se pose sur des productions nécessairement récentes et offrant un panorama pointu et international sur l’image-mouvement. D’une chambre à l’autre, le passant explore ces cocons expositionnels représentatifs d’une jeune génération de vidéastes, découverts par des galeristes des cinq continents.

Qu’en est-il d’une représentation barcelonaise ou catalane face à la mise en avant de ce paradoxe ? Si l’on se place du point de vue du local, il est logique de la promouvoir et ceci peut prendre la forme de la valorisation des artistes locaux, régionaux ou nationaux. Or les grands salons comme les foires internationales se sont généralement éloignées de la représentation nationale (ou régionale) considérée comme problématique en ce qu’elle promeut non seulement un sentiment d’appartenance nationale mais aussi car l’artiste en question devient le représentant, l’illustration en quelque sorte, de l’art de son pays. Dans le cas des biennales, les nations payent pour la participation de leurs citoyens, et la responsabilité curatoriale est prise en charge par des commissaires internationaux freelances. Dans le cas particulier des Foires ou des Salons, leur internationalisation incombe au comité de sélection et aux orientations données chaque année par les directions artistiques. Néanmoins, force est de constater que face à une globalisation de plus en plus importante et bien que la critique institutionnelle soit aujourd’hui de mise, ces instances de valorisations et de réflexions des pratiques artistiques contemporaines portent en elles le risque d’être le véhicule de ce qu’elles souhaitent remettre en cause. Il serait alors question d’un dicton plutôt marxiste-stakhanoviste.

Léo Guy-Denarcy

 

 

Masbedo, Ionesco suite
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