OVNi Festival 2018 : rencontre avec Odile Redolfi et Haily Grenet

Hugo Deverchere, Cosmorama, 2017. Vidéo 4K, son 5.1 / 21' Produit par Le Fresnoy - Studio national des arts contemporains Avec le soutien de Neuflize OBC

Hugo Deverchere, Cosmorama, 2017. Vidéo 4K, son 5.1 / 21′
Produit par Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains
Avec le soutien de Neuflize OBC

 

« L’art est toujours l’altérité et la vidéo invente une autre vision du monde, une autre corporalité,
une autre métaphore, une autre fragmentation, constitution, information ». Harald Szeeman

In Voir ou ne pas voir l’art vidéo, article de Jean-Paul Gavard-Perret
dans la revue Communication et Langages, année 1999, N°120, pp. 20-26.

 

Sortir l’image animée du carcan rectangulaire de l’écran est sans doute le seul moyen de l’extirper du flux dans lequel notre époque la contient. La plupart du temps consommée que partiellement par un public habitué à scroller ou glisser d’une vidéo à l’autre, que cela soit sur les réseaux ou lors d’expositions, et qui n’en retient souvent qu’une impression, extrapolant sur son contenu, l’image animée n’est que rarement vue comme la construction d’un propos.

Par son format, le festival OVNi place l’image animée dans une autre temporalité, faisant corps avec l’espace qui l’accueille, les chambres d’hôtels niçois, et participant à un dispositif plus ample composé d’oeuvres d’art contemporain et de mobilier design. Elle devient le pendant d’une architecture, celui animée une sculpture, la construction en direct d’un récit, et induit une forme d’anticipation du futur. Le festival nous montre que l’art vidéo possède cette capacité à instaurer une relation forte avec le visiteur. Donner une présence à l’image, faire qu’elle occupe l’espace au même titre qu’une installation ou une sculpture, et provoquer une rencontre avec le public, tel est l’objectif d’un festival qui se décline en parcours à travers la ville dans de nombreux lieux et une foire d’art vidéo, Camera Camera, à l’hôtel Windsor.

Pouvez-vous nous retracer la création du festival OVNi ?

Odile Redolfi : Plusieurs circonstances ont concouru à sa création. J’ai commencé par faire de petites expositions assez limitées en raison de l’espace offert par le salon de l’hôtel Windsor tout en cherchant à mettre en place un événement phare dans cet hôtel qui appartient depuis longtemps à ma famille et a toujours été très lié avec les arts. Ma belle-fille Pauline Payen qui est vidéaste m’a fait découvrir le médium vidéo et j’ai commencé avec elle à faire les interviews des artistes plasticiens qui sont intervenus dans les chambres de l’hôtel. Chaque chambre a en effet été le théâtre d’une intervention artistique qui participe à sa décoration. Robert Barry, Felice Varini, Mathieu Mercier ainsi que beaucoup d’autres artistes sont venus ici. Le troisième épisode déterminant a été lorsque j’ai accompagné mon compagnon Nicolas Rubinstein en Corée. Il devait y présenter une grande installation qui a nécessité une importante logistique pour son transport. Une installation fastidieuse qui nous a fait manquer le vernissage alors que certains galeristes présentant de l’art vidéo avaient juste apporté avec eux leur clef USB qu’il leur avait suffit de connecter. Je m’étais dit qu’il était bien plus simple et bien moins onéreux de présenter de l’art vidéo et que ce médium a de plus une bonne résonance auprès du public. Lorsque je suis devenue présidente de Botox(s)1, j’ai voulu créer une manifestation originale dotée d’un format collaboratif autour de l’art vidéo. Devant les difficultés rencontrées, j’ai décidé finalement de créer un événement à l’hôtel Windsor ayant à l’esprit que la vidéo pouvait s’ajouter assez facilement dans les chambres toutes dotées d’un téléviseur.

Quelles ont été les étapes du développement du festival ?

Odile : Nous avons commencé par inviter des entité locales comme la Villa Arson, le nouveau musée national de Monaco, l’Espace de l’Art Concret. Un premier bilan très positif m’a incité à ouvrir le festival à des structures plus éloignées. Avec l’aide de Christian Bernard qui avait parrainé la première édition, j’ai invité des structures coréennes et des institutions comme Le Mamco, le Mudam… Depuis, le festival ne cesse d’élargir sa programmation avec pour cette troisième édition le Frac Occitanie, le 3 bis f et les Amis du Palais de Tokyo qui ont présenté trois vidéos. Ne ne pouvant pas inviter tous les participants à l’hôtel Windsor, s’est imposée l’idée dès 2015 du parcours dans la ville avec les structures adhérentes à Botox(s). N’étant pas une spécialiste d’art vidéo, j’ai privilégié ce principe de collaboration en invitant chaque structure artistique à faire leur propre programmation. L’édition suivante a rassemblé deux fois plus de participants avec une occupation passant de 20 à 30 chambres et de 10 à 30 lieux pour le parcours en ville.

Le festival OVNI a trouvé alors sa configuration ?

Odile : En effet, la manifestation s’est installée en tant que le festival et reconnu en tant que tel, avec un parcours reliant les différentes structures et un point d’orgue à l’hôtel Windsor. En 2017, la ville portait le projet movimenta avec lequel nous avons collaboré. Haily Grenet qui a entendu parlé du festival en Corée a rejoint l’équipe et nous a convaincus de créer une foire d’art vidéo Camera Camera dans le cadre du festival OVNI.

Haily Grenet : Implanter une foire d’art au sein d’un festival à vocation artistique n’a rien d’aisé. Nous devions préserver l’identité artistique et la qualité d’OVNI. La dimension commerciale de la foire n’est jamais directement mise en avant et la communication reste orientée sur les propositions des artistes et des commissaires, avec des cartels, des scénographies, des résonances avec l’identité même de la chambre. Nous voulions que les visiteurs puissent aller à la rencontre des œuvres sans aucune retenue, sans avoir la sensation de pénétrer dans un stand tel qu’il existe dans les foires d’art.

Est-ce la rencontre d’amateurs d’art contemporain que privilégie le festival, tant dans le parcours dans la ville que pour Camera Camera ?

Odile : La qualité du festival découle des propositions faites par les galeries et institutions publiques ou privées invitées. Nous travaillons depuis 2015, date de sa création, avec de nombreux curateurs professionnels avec qui nous dialoguons, Pauline Payen, Haily Grenet et moi-même, sur la manière dont ils envisagent d’investir la chambre qui leur est confiée. Nous avons défini certaines règles afin que les chambres restent au plus près de leur configuration d’origine notamment pour éviter tout accrochage “farfouille”. Les propositions doivent correspondre avec l’identité des chambres déjà marquée par l’appropriation d’un artiste. Nous entreprenons avec chaque galerie un véritable travail de collaboration dans ce sens afin que le public puisse entrer dans un environnement qui fasse sens.

Haily : Nous demandons aux galeristes et commissaires que dans leur proposition demeurent le lit, les oreillers, la couette afin de conserver l’intégrité de la chambre. Les galeristes les plus créatifs ont très bien su s’adapter à ces contraintes et faire de l’identité de la chambre un atout, d’autres ont préféré s’appuyer sur le concept même de chambre pour faire chacun une étonnante proposition comme Un-Spaced qui, en exposant les œuvres d’Anne-Valerie Gasc, a développé un récit de fin du monde en s’appuyant sur la fresque maya présente dans la chambre. Une autre proposition très intéressante est celle de la galerie Eric Mouchet par la commissaire Aurélie Faure qui a fait de la chambre un espace confiné d’où partent des ondes radio dans un monde post apocalyptique.

Odile : Certaines galeries prennent le parti d’exploiter les éléments de décoration déjà présents dans les chambres comme a su le faire la galerie la Ferronnerie qui a présenté les œuvres vidéo de Laurent Fievet2 et des gravures de Frédéric Coché dans l’espace habillé par Choi Jeong Hwa. Elle en a prolongé parfaitement le contenu et le challenge a été parfaitement relevé. De même pour la H Gallery qui, sur le thème de l’eau, présentait vidéo et installation des artistes La Cellule (Becquemin&Sagot). On peut s’apercevoir que certains galeristes comme Jean-Jacques Le Berre de la Galerie Porte Avion ont pris plaisir à utiliser avec l’artiste Alexandre Gérard les éléments existants pour appuyer leur proposition. Une proposition que l’on pourrait qualifier de minimale mais qui est extrêmement efficace. 

Nous avons remarqué que les gens prenait aussi plaisir à regarder les vidéos en entier, à en discuter…

Haily : La chambre, qui relève de l’espace domestique, donne un côté certainement plus humain que le traditionnel White Cube. Il est plus aisé aussi de s’approprier une vidéo quand on est confortablement installé. Les visiteurs peuvent s’asseoir sur les lits, ont la médiation des galeristes et même souvent des artistes eux-mêmes qui viennent chaque année en nombre. Une autre particularité est que les vidéos sont souvent accompagnées d’oeuvres d’art contemporain. Nous sommes vraiment dans la mise en espace d’un dispositif. L’image vidéo se prolonge dans la chambre en renvoyant à des sculptures. La galerie Dix9 a su construire sa proposition autour d’une affiche iconique déjà présente dans la chambre, des sculptures et une vidéo qui par sa force aurait pu se suffire à elle-même. La vidéo a cette capacité d’habiter elle-même un espace, ou d’en prolonger l’esprit. C’est le cas de la vidéo Timeshare, Construire des liens familiaux (2017). de Pauline Bastard3 présentée par la Galerie Eva Hober qui, dans le contexte de la chambre, nous met face aux protagonistes de cette famille eux-mêmes assis sur un canapé ou allongés. On se retrouve nous aussi acteurs de cette cellule familiale. Autre chambre qui a suscité un véritable engouement est celle de la galerie 22,48 avec les vidéos de Emilie Brout et Maxime Marion.

Odile : Certaines associations sont en effet très réussies. Nous sommes dans la poursuite de l’histoire artistique de l’hôtel qui appartient à la famille depuis 1942. Les propositions sont tout aussi intéressantes dans les autres structures, très nombreuses qu’il n’est pas possible de les énumérer toutes, mais je pense à la projection de la vidéo 3. Piano très baroque de Julien Roby proposée par Le Fresnoy au Palais Lascaris qui dialogue bien avec la collection d’instruments de musique, à la chapelle La Providence avec l’intervention de A.I.L.O dont la programmation est tournée vers la lumière, à la Librairie Vigna avec une programmation orientée vers la culture LGBT ou encore à l’Hôtel Victoria avec des vidéo de Ivan Argote, Yann Toma, Jérôme Dupin ou du très prometteur Hugo Deverchère.

1 BOTOX(S) | Réseau d’art contemporain Alpes & Riviera www.botoxs.fr
2 L’installation vidéo 36 Songs to Whistle de Laurent Fievet a reçu le prix vidéo de l’Hôtel Windsor dans le cadre du Salon Caméra Caméra 2018
3 Pauline Bastard est lauréate du Prix de la meilleure vidéo 2018 du salon Camera Camera décerné par Caroline Bourgeois, Chiara Parasi, Gilles Fuchs, Françoise et Jean-Claude Quemin, Matthieu Boncour pour Carine et Philippe Journo pour son œuvre “Construire les liens familiaux”. http://pointcontemporain.com/pauline-bastard-laureate-du-grand-prix-ovni-2018/

 

 

Entretien réalisé par Valérie Toubas et Daniel Guionnet © 2018 Point contemporain

 

 

 

 

Anne-Valérie Gasc, Crash Box - Présentée par Un-spaced, Camera Camera 2018
Anne-Valérie Gasc, Crash Box, 2011-2013 – Présentée par Un-spaced, Camera Camera 2018

 

Scalar waves avec Pierre Gaignard, Gwendoline Perrigueux, Capucine Vever, Vincent Voillat et Loui-Cyprien Rials, Galerie Eric Mouchet - Camera Camera chambre n°8 Hôtel Windsor nice
Scalar waves (commissariat Aurélie Faure) avec Pierre Gaignard, Gwendoline Perrigueux, Capucine Vever, Vincent Voillat et Loui-Cyprien Rials, Galerie Eric Mouchet – Camera Camera chambre n°8 Hôtel Windsor nice

 

36 Songs to Whistle, Nice (France), Camera Camera (2018)
Laurent Fiévet, #32 Milie36 Songs to Whistle, Nice (France), Camera Camera (2018) – galerie La Ferronnerie Brigitte Négrier

 

Samuel Rousseau, Galerie Claire Gastaud, Camera Camera, Festival OVNi NIce
Samuel Rousseau, Galerie Claire Gastaud, Camera Camera, Festival OVNi Nice

 

Andreas Angelidakis et Raymundo, Galerie Analix Forever, Camera Camera, Festival OVNi NIce
Andreas Angelidakis et Raymundo, Galerie Analix Forever, Camera Camera, Festival OVNi Nice

 

Julien Roby 3.Piano (2007), une réalisation Le Fresnoy - Festival OVNi, Palais Lascaris Nice
Julien Roby, 3.Piano (2007), une réalisation Le Fresnoy – Festival OVNi, Palais Lascaris Nice